Journée d’échanges du groupe régional Rhône-Alpes de l’AAF sur les documents iconographiques (14 novembre 2013 à Chambéry) : les mappes sardes

Numérisation et mise en ligne des mappes sardes, par Jean Luquet, directeur des Archives départementales de la Savoie

Jean Luquet introduit sa présentation en faisant remarquer que, maintenant que les mappes sardes ont été présentées, numérisées et mises en ligne, les archivistes en parlent de moins en moins. On tend finalement à les oublier dans la masse des documents numérisés. Il est donc intéressant d’y revenir.

Rappel historique

Pendant l’Ancien Régime, le cadastre est avant tout un document fiscal permettant de lever l’impôt. Au début du XVIIIe siècle, on sort de deux guerres longues et douloureuses, les guerres de la Ligue d’Augsbourg et de succession d’Espagne. A l’issue du traité d’Utrecht, le duc de Savoie Victor-Amédée II se voit accorder un titre royal. Les États de Savoie lui sont restitués, avec la province de Piémont qui est l’une des plus riches d’Europe, et dont le centre politique et économique est Turin. Il a également obtenu la Sardaigne, d’où le nom de cadastre « sarde ». Tout ceci fait du duc de Savoie un personnage très puissant, mais ses états sont ruinés.

A partir de 1728, le duc lance une entreprise de réalisation d’un cadastre à grande échelle de la totalité des provinces de Savoie. Il commence par créer à Turin une école de cartographes où est enseigné le calcul trigonométrique, à l’origine de la grande cartographie de Cassini.
Pour le cadastre de Savoie, la méthode employée est cependant plus traditionnelle. On fait un relevé par visée sur des tablettes puis on assemble ce cadastre morceau par morceau afin d’établir une carte commune par commune. On applique une méthode contradictoire : les géomètres font les relevés puis ils soumettent aux habitants les résultats de leurs estimations. Nous disposons donc de nombreux registres annexes comportant les noms des propriétaires, les numéros des parcelles, la nature du terrain, la capacité productive (degré de bonté), etc.
La grande originalité de ce cadastre est que, pour la première fois, dans l’Esprit des Lumières, on décide de faire une carte pour donner une base juste et acceptable à l’imposition fiscale. En effet, une représentation cartographique est un document que les contribuables peuvent comprendre. La carte, qui présente un code couleurs explicite, est déposée au chef-lieu de chaque commune où elle est consultable.
Les parcelles bâties, les chemins, les labours, les cours d’eau sont bien représentés, à l’échelle 1/2372e. Le relief est assez mal intégré car le relevé était fait au sol, mais globalement le calcul de la superficie est plutôt bon.
Ce cadastre a pour objectif de réaliser une réforme fiscale, mais il se montre « trop efficace ». Il démontre que certains contribuables échappent à l’impôt, que certaines communes que l’on supposait pauvres sont devenues riches, etc. Cependant, devant la levée de boucliers que provoque la nouvelle imposition, on corrige, on se contente d’appliquer des ratios, on accorde de nouvelles exemptions, et finalement la réforme fiscale échoue.
Par ailleurs, cette gigantesque opération administrative, à laquelle avaient participé des centaines de géomètres, des estimateurs et la Chambre des comptes de Turin, a une utilité très limitée dans le temps. L’administration se montre vite incapable de mettre le cadastre à jour, et il devient obsolète comme outil de répartition de l’impôt foncier.
En revanche, cette initiative rencontre un succès imprévu : pour la première fois il est possible de connaître précisément les limites communales et des propriétés foncières. Le cadastre sert de base au duc de Savoie pour le rachat des droits féodaux.

Les péripéties de la collection

La Chambre des comptes de Chambéry étant supprimée en 1720, les mappes sont envoyées à Turin et une copie est laissée au chef-lieu de chaque commune (avec une utilisation qui a parfois duré jusqu’au début du XXe siècle). Puis la collection revient à Chambéry en 1802, à l’initiative de Bonaparte, pour servir de modèle au cadastre napoléonien. Ce dernier n’a pas été achevé pour la Savoie, ce qui explique que les mappes soient restées longtemps en usage. Le cadastre sarde a d’ailleurs fait la fortune des archivistes tout au long du XIXème siècle car ils étaient rémunérés sur les copies qu’ils en faisaient. Pour exécuter ces copies, ils utilisaient des calques et poinçonnaient le document original voire le quadrillaient au crayon. Donc la collection qui nous est parvenue était en assez mauvais état avec beaucoup de décollement du papier aquarellé qui était collé ou cousu sur une toile de lin ou de chanvre. La technique du marouflage produit un document relativement solide, mais l’utilisation intensive qui a été faite de certains documents les a rendus illisibles, d’où l’idée de les numériser à partir des années 1995.

La numérisation des mappes

La première numérisation a été réalisée par des photographes de Haute-Savoie à partir d’Ektachromes, car à cette époque la définition des appareils photo numériques était trop faible. La grande taille des documents a également posé de réels problèmes puisque les mappes font en moyenne 4m² (la plus grande, qui est celle de Chamonix, mesure 12 m sur 6m).
Il a donc fallu inventer une sorte de portique qui se déplace sur rail au-dessus du document de manière à en faire un quadrillage (portions d’environ 1m², soit 4 clichés par mappe). On réalisait ensuite un assemblage des documents numériques en pdf.
Le grossissement rendu possible par la bonne résolution des clichés permet de voir certains détails, comme les ombres portées des arbres, ce qui fait à certains égards de ces mappes des documents artistiques de grande qualité.
L’opération de numérisation a été faite dans les locaux des Archives départementales de Savoie par un photographe extérieur. Il a fallu 5-6 ans pour traiter les 300 mappes de la collection. Le budget de numérisation, pris en charge par les Archives départementales de Savoie, était d’environ 20 000 euros par an.

Aujourd’hui, les mappes sardes de Savoie sont consultables en ligne sur le site internet des Archives départementales : http://www.savoie-archives.fr/1233-plans-cadastraux-en-ligne.htm. Un système d’information géographique est en cours de création pour appliquer le cadastre numérisé sur les limites communales actuelles et établir un lien avec les données des registres associés. Il permettra de consulter les documents en lignes et d’obtenir les informations d’une parcelle en cliquant sur son numéro. On peut aussi envisager à plus long terme de rapprocher ce cadastre du cadastre contemporain ou du cadastre napoléonien. Ceci  donnerait un outil unique en Europe de lecture du paysage et de la propriété foncière en continu.

La numérisation pose cependant beaucoup de questions aux archivistes, car à côté du document brut qu’on est habitué à sauvegarder, on entre dans la problématique de l’accès au contenu. Il existe un problème professionnel et déontologique du lien et de la conformité entre une information extraite d’un document et l’original, en particulier dans le cadre de son exploitation pour la recherche historique.

Conservation matérielle des mappes

Il y a eu quelques restaurations des mappes des principales communes de Savoie, ce qui permet de les exposer. Mais la restauration posait des problèmes par rapport aux originaux (risque d’effacer des annotations ou des tracés de crayons anciens) et elle était assez lourde. Numérisées et diffusées sous cette forme, l’accent est mis sur la conservation préventive et non sur une restauration systématique trop coûteuse.
Concernant les exemplaires déposés dans les communes, dans 99% des cas ils ont disparu ou ont été très mal conservés. Certaines, comme la mappe de Conflans, sont cependant bien conservées et préservées.

Carol Demessieux, étudiante en Master 2 « Métiers des archives » de l’Université Lyon III (promo 2013-2014)

 

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